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Le Monde - 1er octobre 2008 - Dossier spécial

Eole, dieu ou démon

jeudi 2 octobre 2008

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Vendre du vent. Est-ce le dernier avatar d’une économie capitaliste en crise ou l’idée salvatrice pour une planète en péril ? De gré ou de force, la France s’est engagée, d’ici à 2020, à couvrir 20 % de ses besoins énergétiques grâce aux renouvelables. Pour y parvenir, l’Hexagone possède de nombreux atouts. Son réseau hydraulique couvre 10 % de ses besoins en énergie et son parc nucléaire en assume plus de 80 %. Revers de cette " exception française ", le parc hydraulique a une marge de progression quasi nulle et le développement exceptionnel du nucléaire a stérilisé l’éclosion de toute autre technologie peu émettrice de CO2. Restent la biomasse, le solaire et l’éolien.

La biomasse a sa part à prendre parmi les sources d’énergie d’origine renouvelable. " On veut passer de 8 Mtep à 15 Mtep en 2020 pour la production de chaleur, et de 0,2 Mtep à 1,4 Mtep pour l’électricité ", confirme la secrétaire d’Etat à l’écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet.

Le solaire croît à un rythme soutenu, de l’ordre de 40 % l’an. Simple d’installation, il apparaît comme le grand favori des énergies renouvelables, même s’il reste loin des objectifs fixés par le Grenelle de l’environnement, qui suppose de multiplier par 100 la production d’énergie d’origine solaire d’ici à 2020. Autre handicap, " pour obtenir une puissance de 2 mégawatts (MW), il faut couvrir un stade de football de capteurs solaires ", fait remarquer Nicolas Wolff, directeur général de la filiale française de Vestas, premier fabricant mondial de turbines. L’exemple n’est pas pris au hasard : 2 MW, c’est la puissance d’une éolienne.

Avec le deuxième potentiel de vent, derrière le Royaume-Uni, l’éolien est-il " la " solution ? Actuellement, 2 200 aérogénérateurs fournissent moins de 1 % de l’énergie totale en France, soit 2 500 MW, bien peu au regard des productions de l’Allemagne ou du Danemark. Une " matière première " disponible, propre et gratuite - le vent -, un retard à combler : cette filière industrielle devrait être en plein boum...

Eh bien non. D’une part, comme le souligne Mme Kosciusko-Morizet, parce qu’il n’y a pas de réelle " filière industrielle " française de l’éolien. D’autre part, le prix de l’acier qui s’envole et des tarifs de rachat complexes freinent son développement. Autre bâton dans les pales, l’importante campagne de dénigrement qui sévit depuis le printemps : de la part du comité d’orientation stratégique, présidé par Valéry Giscard d’Estaing - dont Marcel Boiteux, ex-patron d’EDF, est membre -, de l’Institut Montaigne, qui dénonce le coût des éoliennes, ou de l’Etat, qui projette de soumettre les parcs éoliens à la procédure d’autorisation des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). " Au même titre que les activités les plus polluantes ! ", s’étonne Nicolas Wolff.

Alors faut-il avoir peur des éoliennes ? Eole, dieu ou démon ? " On en a besoin pour attendre notre engagement européen ", tranche Mme Kosciusko-Morizet. " Il est évident que dans les années à venir, si l’énergie devient plus chère encore, l’éolien pourrait exploser en France ", surenchérit Geoffroy Bouhier de L’Ecluse, directeur d’Odislor Innovations.

Pas besoin d’un seuil critique du coût énergétique élevé pour trouver des solutions, fait remarquer benoîtement Bernard Laponche, polytechnicien et expert énergétique : " Même à 20 dollars le baril de brut, un programme d’économies d’énergie est rentable. " Alors pourquoi ne le fait-on pas ? D’abord, parce que cela va à l’encontre d’idées reçues. Exemple : les Californiens consomment moins d’électricité par habitant que les Français, grâce justement à un plan d’économies. Mais surtout, parce que, dans nos sociétés de consommation, analyse M. Laponche, " dire qu’il faut considérablement réduire la consommation choque ". Choquant, vraiment ?


Un engouement qui profite aux industriels étrangers

Le secteur de l’éolien vient d’enchaîner une troisième année consécutive de croissance record, avec 20 000 méga-watts (MW) supplémentaires installés en 2007, pour atteindre une capacité totale de 94 000 MW. Avec plus de 25 milliards d’euros investis dans la construction de nouveaux équipements, les éoliennes sont même devenues la deuxième source d’énergie renouvelable mondiale, derrière l’hydroélectricité. Cet engouement profite avant tout aux constructeurs de parcs qui investissent massivement. Vestas, leader mondial de la fabrication de turbines, prévoit ainsi d’augmenter son potentiel de 50 %. Le producteur danois, dont la part de marché est passée de 28 % à 23 % en 2007, malgré une hausse de ses ventes de 2,5 %, espère ainsi produire 1 300 turbines par an. De quoi accroître son avance sur ses concurrents, à commencer par General Electric Wind, filiale du groupe américain General Electric (16,6 %). Gamesa, numéro 3 mondial (15,4 %), a lui fait progresser ses capacités de 20 %, ce qui permet au groupe espagnol de légèrement devancer, dans le classement des constructeurs de parcs éoliens, l’allemand Enercon (14 %). L’Allemagne est fort bien représentée avec deux autres constructeurs de taille mondiale : Siemens (7,1 %) et Nordex (3,4 %). Parallèlement, de nouveaux acteurs émergent, comme le chinois Goldwind (8 %), ou l’indien Suzlon (10,5 %), numéro 5 mondial. Grâce à un accord avec Areva, ce dernier a mis la main sur le géant allemand RePower (et sur sa technique de turbine à forte puissance), se plaçant ainsi sur le marché en forte croissance des éoliennes offshore. Côté français, aucun constructeur n’intègre le top 10 mondial. Le contexte tarifaire intéressant et le fort potentiel de l’Hexagone en font au contraire un véritable eldorado pour les constructeurs étrangers, qui viennent vendre des parcs clés en main à des développeurs-exploitants français tels que Poweo, Direct Energy, Aerowatt ou EDF EN (Energies nouvelles). Des entreprises extrêmement rentables, de l’ordre de 20 % par an... EDF EN se permet même de trôner à la place de leader mondial de l’énergie éolienne.


Pour les maires ruraux, une manne tombée du ciel L’installation de 14 éoliennes peut rapporter 400 000 euros par an à la ville. De quoi séduire les élus modestes

Pour beaucoup de maires ruraux, qui voient fondre leurs ressources fiscales et augmenter leurs charges, les éoliennes constituent une manne inespérée tombée du ciel. " Ce sont nos usines, c’est l’industrialisation du monde rural ", n’hésite pas à dire un maire de l’Aisne.

Sans aller jusque-là, beaucoup d’élus, qui accueillent des éoliennes sur le territoire de leur commune, témoignent de leur satisfaction. C’est le cas de Jacques Pallas, maire de Saint-Georges-sur-Arnon, dans l’Indre. Ce village de 524 habitants compte 14 éoliennes, qui seront mises en service en mars 2009. Cet équipement va rapporter 400 000 euros par an de taxe professionnelle à la commune, qui n’en percevait jusqu’à présent que 47 000 euros. L’argent va servir à la construction d’une maison des associations, qui rassemblera en un même lieu une bibliothèque, un accès Internet et une salle d’exposition. Il servira aussi à financer la troisième tranche du réseau d’assainissement de la commune. " Sans cet argent, nous n’avions plus qu’à mettre la clé sous la porte, affirme M. Pallas. Nous avons du personnel municipal à payer, des charges qui augmentent et une dotation de l’Etat qui diminue. L’argent des éoliennes va nous permettre de passer ce cap. " Située à 8 km d’Issoudun, la commune connaît un relatif essor démographique, gagnant une centaine d’habitants en dix ans.

L’intérêt du maire pour l’éolien n’est pas seulement financier. Il est porté aussi par un discours en faveur du développement durable. " Nous voulons sauver la planète, réduire les gaz à effet de serre, affirme M. Pallas. La commune est engagée dans une démarche éco-citoyenne. La maison des associations est construite selon les normes environnementales. " L’élu insiste aussi sur la concertation qui a accompagné en amont le projet éolien. " Nous sommes sur ce dossier depuis novembre 2004. Il a été modifié quatre fois pour tenir compte des remarques des habitants, qui ont été étroitement associés à la décision. "

Alain Cabanes, conseiller municipal de Saint-Agrève (Ardèche), est l’un des fondateurs du réseau Cleo (Collectivités locales éoliennes), né en septembre à Lyon et qui rassemble une quarantaine de communes. Pour lui, la construction d’éoliennes est à la fois un acte écologique militant et un élément économique du développement local, grâce aux recettes fiscales qu’elle génère. Son village de 2 700 habitants accueille 6 éoliennes et perçoit 80 000 euros de taxe professionnelle par an. De quoi financer la construction d’une maison de la santé, pour attirer des jeunes médecins et lutter contre la désertification médicale. L’élu reconnaît que l’éolien ne crée pas d’emplois : tout juste un demi-emploi pour le superviseur chargé de surveiller l’installation. Et celui-ci n’a même pas été recruté parmi les habitants de la commune. Le village de Saint-Agrève se situe à proximité du mont Mézenc et du Gerbier-de-Jonc. Cependant, affirme l’élu, " les éoliennes ont été construites de telle sorte qu’elles ne viennent pas s’imprimer devant ce paysage ". La commune a même réalisé un circuit éolien pour faire visiter l’installation. Il a accueilli 1 600 visiteurs en 2007.

Tous les maires ruraux ne partagent pas cet enthousiasme. Vanik Berberian, président de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), s’interroge sur les motivations des élus : " Les maires ruraux sont fortement démarchés par les installateurs d’éoliennes. Leurs motivations sont d’abord financières. Ils voient d’abord dans l’éolien un effet d’aubaine, largement exploité par les professionnels du secteur. "

Le développement de l’éolien creuse une ligne de fracture entre deux regards sur le monde rural. D’un côté, les habitants de la ruralité, qui voient dans cette manne financière le moyen de ne pas mourir. De l’autre, les néoruraux et les touristes, qui conçoivent le rural comme le conservatoire d’une nature vierge et s’alarment de la dégradation des paysages.


La Chine, premier producteur en 2009 ? Le développement des parcs éoliens, en activité ou en construction, a pris tout le monde de court

Des vastes régions semi-désertiques, une politique volontariste en faveur de l’énergie renouvelable, et une facilité d’investissement industriel et technologique hors du commun : la Chine est en train d’émerger comme un acteur de taille de l’éolien, aussi bien pour la capacité installée que pour la fabrication de turbines, dont elle pourrait être le premier pays producteur dès 2009. " La Chine aborde un âge d’or du développement éolien, et la magnitude de la croissance a même pris les responsables politiques au dépourvu ", écrivait en juin pour le Worldwatch Institute, Jinfeng Li, secrétaire général de l’Association des industries de l’énergie renouvelable de Chine (CREIA). " La nouvelle capacité installée, explique l’expert, a augmenté de 60 % en 2005, et a plus que doublé en 2006 et 2007. Fin 2007, la capacité cumulée a atteint 6 GW, ce qui place la Chine au cinquième rang mondial pour les installations éoliennes ", derrière l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Espagne et l’Inde. Un classement qui devrait vite évoluer en faveur de empire du Milieu : dépassée par le rythme de mise en service de nouvelles fermes éoliennes, la NDRC (National Development and Reform Commission), planificateur en chef de l’économie chinoise, a revu en mars dernier à la hausse ses prévisions à mi-parcours pour le plan quinquennal en cours, tablant désormais sur 10 gigawatts (GW) en 2010. En réalité, ce chiffre devrait être dépassé dès la fin 2008 où, selon Angelika Pullen, du GWEC (Global Wind Energy Council), 13 GW seront installés, faisant passer la Chine devant l’Inde. Jinfeng Li et d’autres experts estiment que la Chine aura facilement installé 20 GW en 2010 - et plus de 100 GW d’ici à 2020.

La liste des parcs éoliens en activité, ou en cours de construction ou d’agrandissement, témoigne de cette montée en puissance. C’est dans le Xinjiang, près d’Urumqi (la région turcophone de l’Ouest de la Chine), que se trouve l’une des premières grandes fermes éoliennes de Chine, celle de Dabancheng, avec aujourd’hui près de 118 turbines. Le Xinjiang est également le berceau de l’industrie de la turbine puisqu’on y trouve Goldwind, le leader chinois. En Mongolie-Intérieure, le parc éolien de Huitengxile Huadian, qui fournit Pékin en électricité, est désormais le plus grand de Chine. Démarré comme un projet expérimental en 1996, il est décrit aujourd’hui comme les " Trois-Gorges du ciel ", en référence au barrage des Trois-Gorges, qui barre le Yangzi. La Mongolie-Intérieure, avec ses vastes plaines ouvertes sur le désert de Gobi, représente 40 % du potentiel éolien chinois. Dans le Gansu, province de l’Ouest, sur les contreforts du Tibet, est en construction ce qui pourrait devenir le plus grand parc éolien du monde : la première phase du projet doit ajouter d’un coup 3,8 GW de capacité à la Chine d’ici 2010. Le Gansu estime disposer de 10 000 km2 disponibles pour l’éolien, et se dotera à terme de 18 parcs de grande et moyenne taille. La province côtière du Shandong, mais aussi la région de Shanghaï, et le Heilongjiang, aux frontières de la Sibérie, tout au Nord, ont eux aussi des projets d’investissements -colossaux dans des fermes éoliennes.

Le succès de l’éolien en Chine est dû à une combinaison de facteurs. En 2005, la Chine s’est donné pour objectif de tirer 15 % de l’énergie qu’elle consomme de ressources renouvelables d’ici à 2020 - objectifs dûment inscrits dans sa nouvelle loi sur l’énergie renouvelable. Premier émetteur de gaz à effet de serre de la planète depuis 2007, et en lice pour devenir le plus grand consommateur d’énergie d’ici à 2015, la Chine a du chemin à parcourir : les centrales au charbon génèrent 70 % de la production totale chinoise en électricité. Et, rien qu’en 2007, la Chine a ajouté 80 GW de capacité de génération d’électricité au moyen de nouvelles centrales thermiques, selon Jinfeng Li - après pourtant un déclin en 2006. Toutefois, les scénarios pessimistes qui donnaient au charbon une place prépondérante dans la production d’électricité en Chine pour les décennies à venir, commencent à être remis en question par l’explosion inattendue de l’éolien.

Celle-ci n’aurait pu avoir lieu sans l’émergence d’une base industrielle pour la fabrication de turbines, qui, elle aussi, a pris tout le monde de court : en trois ans, les fabricants chinois, qui se limitaient à des petites turbines et importaient des composants, sont devenus capables de fabriquer des turbines de 1,5 et 2 mégawatts (MW), (3 MW en 2009). Goldwind, leader du secteur, a racheté cette année... 70 % de l’allemand Vensys Energy - son principal fournisseur de technologie. Le gouvernement chinois a, lui, mis en place en avril des avantages fiscaux pour les fabricants chinois de turbines, tout en supprimant les exemptions de taxe à l’importation pour les turbines de moins de 2,5 MW.

En parallèle, la quasi-totalité des grands fabricants mondiaux, comme l’espagnol Gamesa et le danois Vestas, respectivement deuxième et troisième en Chine derrière Goldwind, ont désormais des bases de fabrication dans l’" atelier du monde ". Aujourd’hui, la production chinoise de turbines est pour moitié assurée par des fabricants chinois, et pour moitié par des fabricants étrangers. Selon Steve Sawyer, secrétaire général du Global Wind Energy Council (GWEC), la Chine devrait devenir le premier producteur de turbines en 2009. Il faut s’attendre, a-t-il prévenu, " à l’arrivée de turbines chinoises relativement bon marché ".

Goldwind a vendu ses premières turbines à Cuba cette année.


Après le règne du nucléaire, place à la " cohabitation énergétique " Pour tenir ses engagements et réduire le taux de CO2 émis, la France doit investir dans les énergies renouvelables. Avec ambition et rapidité

En matière énergétique aussi, il y a une " exception française ". Quand un observateur étranger se penche sur une carte de France, qu’observe-t-il ? Un chapelet de centrales nucléaires au bord des fleuves et sur les côtes, de la Manche ou de l’Atlantique. L’exception française est là : 58 réacteurs regroupés dans 19 centrales produisent plus de 80 % de l’électricité (vendue ou exportée) de l’Hexagone, loin de la moyenne mondiale tombée ces dernières années à 15 %. L’atome civil assure au pays un approvisionnement électrique fiable et relativement bon marché. EDF c’est la France. " Ou la France c’est EDF ", raillent ses détracteurs.

On comprend pourquoi la France s’inquiète moins de sa sécurité énergétique que l’Italie, l’Allemagne ou les pays d’Europe centrale, tous soucieux de leur dépendance au gaz russe, dont la part va de 39 % pour l’Italie à 100 % pour la Slovaquie ou les pays baltes.

Pourtant, la France est loin d’être à l’abri. Elle importe encore la moitié de ses matières premières énergétiques (pétrole, gaz, charbon...) et même 70 % si l’on retient l’énergie consommée, qui a atteint 275 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) en 2006. Dans cette consommation finale, les centrales électriques en représentent plus du tiers (98 Mtep), suivies du résidentiel tertiaire (71 Mtep), du transport (51 Mtep) et de l’industrie (37 Mtep).

Les pronucléaire ont beau jeu de rappeler que " leurs " centrales, en limitant l’importation d’hydrocarbures, ont permis d’alléger la facture énergétique de 10 milliards d’euros en 2006 - et plus en 2007 avec l’envolée des prix de l’or noir. L’atome a aussi évité le rejet de 80 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, faisant de la France l’un des pays industrialisés les plus performants en termes d’émission de gaz carbonique (par habitant ou par unité de richesse créée).

C’est dire la difficulté rencontrée pour changer de " mix énergétique " et pour ramener la part de l’électricité d’origine nucléaire à 50 %, comme le préconisait la candidate socialiste Ségolène Royal durant sa campagne présidentielle.

Les associations hostiles au nucléaire croient, et proposent une politique très ambitieuse de soutien aux énergies renouvelables, accompagnée - surtout - d’efforts pour renforcer l’efficacité énergétique et les économies d’énergie. Il s’agirait ni plus ni moins d’un changement de mode de vie, mais qui, assurent-elles, ne serait pas pénalisant.

Impensable, rétorquent les pro-nucléaire : pour remplacer seulement 12 réacteurs de 900 MW (mégawatts) et revenir à 60 % d’électricité nucléaire, il faudrait ériger 5 400 éoliennes et construire 20 centrales au gaz, calcule le député socialiste Christian Bataille, chef de file des pro-nucléaire dans son parti.

En France, l’omnipotence du lobby nucléaire a stérilisé la recherche dans d’autres domaines énergétiques. " On a laissé tomber parce qu’on avait le nucléaire et qu’on n’avait besoin de rien d’autre ", reconnaît Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à l’écologie. Apparemment à tort, si l’on compare par exemple à l’Allemagne, où la création d’importantes filières éoliennes et solaires a généré de nombreux emplois. En France, les lourdeurs liées au poids de l’Etat ont fait le reste, dans les années 2000, pour empêcher l’émergence d’une filière éolienne. Areva a ainsi vu filer le danois Bonus en 2004, puis l’allemand Repower en 2007, deux gros fabricants d’éoliennes. Aujourd’hui, leurs exploitants doivent acheter des turbines allemandes, américaines, indiennes ou espagnoles.

On s’oriente, à l’horizon 2020 et au-delà, vers une cohabitation de toutes les sources d’énergie pour produire de l’électricité. Avec une préférence pour les énergies non émettrices de CO2. Le rapport Syrota " Perspectives énergétiques de la France à l’horizon 2020- 2050 ", remis au premier ministre en 2007, souligne que la France doit se placer dès maintenant - et résolument - sur une " trajectoire vertueuse " pour prendre sa part de l’objectif mondial de diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050.

Les grands acteurs du nucléaire (EDF, GDF Suez, Areva...) et les autres groupes d’énergie (Total, Alstom, Poweo...) se lancent ou accroissent leurs investissements dans les renouvelables, soit pour fabriquer les équipements (éoliennes, centrales biomasses, panneaux solaires...), soit pour les exploiter. L’effort est considérable. Le chiffrage du Syndicat des énergies renouvelables (SER) est ambitieux. Pour la biomasse (bois et déchets) servant à produire de la chaleur et, accessoirement, de l’électricité, on passerait d’une production de 1,5 Mtep à 7,8 Mtep en 2020, tandis que les parcs éoliens auraient une puissance installée de 25 000 MW et que le solaire permettrait de chauffer 6 millions de logements (contre 200 000 actuellement).

Une révolution ? Non, le pétrole dominera encore de façon écrasante le secteur des transports. Et le nucléaire celui de l’électricité, sauf revirement politique qui mettrait un terme à l’" exception française ". Faudra-t-il couvrir l’Hexagone de nouveaux réacteurs ? Selon l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, les centrales actuelles " peuvent fonctionner quarante, voire cinquante ans ", au lieu des trente initialement prévus. Cela repousserait la fermeture de la plus ancienne (Fessenheim) à 2028 et l’arrêt de la plus récente (Civaux) à 2052.


"Dire qu’il faut réduire la consommation choque" Bernard Laponche, polytechnicien et expert en politique énergétique, anime l’association Global Chance

Combien d’énergie la planète consomme-t-elle ? Quelles sont les prévisions ?

La consommation mondiale d’énergie est actuellement d’environ 11 milliards de tonnes équivalent pétrole (Tep). Et elle augmente continûment dans les pays émergents mais aussi dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui ont déjà des consommations très élevées - Etats-Unis, Europe et Japon. Si la tendance actuelle se poursuit, elle se heurtera aux murs de la limitation des ressources, d’une augmentation insupportable des prix et de la question du climat. Si l’on imagine que la Chine, l’Inde, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique latine visent une consommation d’énergie par habitant équivalente à celle des pays de l’OCDE, et si l’on tient compte de l’augmentation démographique, on voit qu’à l’horizon de cinquante ou soixante ans, il faudrait disposer de l’ordre de 50 milliards de tep par an, soit presque cinq fois la valeur actuelle. C’est totalement impossible.

Pourquoi ?

Nous atteignons déjà les limites des ressources en pétrole et en gaz, le charbon pose d’énormes problèmes, et les autres énergies sont très chères. Donc, quintupler la consommation, même si on néglige les questions environnementales, rendrait les prix si élevés que l’énergie deviendrait pratiquement le seul problème dont l’économie devrait s’occuper.

Mais les ressources en énergies nouvelles ne sont pas limitées ?

La biomasse si, du fait de la concurrence avec la production alimentaire. L’éolien et l’hydraulique ont également des limites. De plus, la production énergétique doit se réaliser près des régions consommatrices : on imagine assez mal produire de l’énergie en Antarctique et l’amener en Europe. Quant au solaire, son potentiel est illimité, mais ses coûts très élevés.

Ne peut-on tabler sur des progrès techniques importants ?

On peut l’imaginer, mais pas tirer des plans sur la comète à un tel degré. On nous disait voici quarante ans que la fusion thermonucléaire serait prête en une décennie. Aujourd’hui, on nous dit qu’elle sera opérationnelle dans cinquante ans au mieux... Ces rêves technologiques ne sont pas invraisemblables, mais on ne peut pas compter sur eux à très grande échelle. En fait, c’est une illusion de croire que l’offre d’énergie, quelle qu’elle soit, puisse répondre à une demande du type de celle des pays de l’OCDE étendue à l’ensemble de la planète. On se heurte à un blocage culturel : dire qu’il faut considérablement réduire la consommation d’énergie choque.

Pourquoi ?

D’abord parce que dans une société de consommation, toute l’éducation est orientée autour de l’idée qu’il faut toujours plus de ceci, plus de cela. Mais joue aussi la puissance des entreprises. Pratiquement dans tous les pays, les compagnies électriques et les compagnies pétrolières sont proches de l’Etat et l’influencent. Ces gens qui sont producteurs d’énergie ont combattu dès le début la notion d’économie d’énergie, et en particulier d’économie d’électricité.

Que faudrait-il faire ?

L’augmentation des prix du pétrole, du gaz... libère un potentiel d’économies d’énergie absolument colossal : certaines à coût zéro, certaines à petit coût, et énormément avec des temps de remboursement de quatre à dix ans. C’est pratiquement toujours moins cher que de produire l’énergie. La France et l’Europe devraient viser la réduction de la consommation d’énergie par habitant de 20 % à l’horizon 2020 et de 50 % à l’horizon de la décennie 2030.

Comment mettre en oeuvre ces mesures ?

D’abord par des normes techniques et des réglementations pour les appliquer. Par exemple, dès les années 1980, la Californie a fixé des normes rigoureuses sur l’éclairage et l’électroménager, et, aujourd’hui, la consommation d’électricité par habitant y est inférieure à ce qu’elle est en France ! La réglementation doit aussi s’accompagner d’une information, pour être comprise et appliquée. Et puis il faut des systèmes d’expertise et de conseil, et des mécanismes de soutien financier. Par exemple, au Danemark, une taxe sur la consommation d’électricité finance des mesures d’économies d’électricité.

Pourquoi y a-t-il tant d’efforts sur les énergies renouvelables et si peu sur les économies d’énergie ?

Les renouvelables passent mieux, parce qu’elles commencent à constituer des lobbies industriels et financiers assez puissants, et aussi parce qu’elles restent dans une logique d’offre, dans la continuité du système de production.

Une politique d’économie ne ferait-elle pas baisser le prix de l’énergie, dissuadant de maintenir les efforts ?

La Chine et d’autres pays vont avoir besoin de plus de pétrole, donc les prix vont rester sur une tendance haussière. Et puis, même à 20 dollars le baril de brut, un programme d’économies d’énergie est rentable. De plus, il diminue les émissions de gaz carbonique. On a les solutions. Il faut rentrer dans cette économie nouvelle.

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